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Par : mj
Publié : 3 septembre

L’éducation des garçons, au cœur du combat contre le sexisme

Pour qu’ils “deviennent des hommes”, on encourage les jeunes garçons à se conformer à des normes de la masculinité qui excluent la communication et l’intelligence émotionnelle, qualifiées de féminines et signes de faiblesse. Une problématique au centre des inégalités sexuelles.

Maintenant que j’y pense, cela faisait un bon moment que notre fils se préparait à venir en robe à l’école. Il y avait des mois qu’il en portait une – ou son costume de sirène vert et violet – le week-end et après l’école. Puis il a commencé à en mettre pour dormir au lieu d’un pyjama, il se changeait après le petit déjeuner. Finalement, un matin, je lui ai apporté un pantalon et un tee-shirt propre et il m’a dit : “Je suis déjà habillé.” Il était assis sur le canapé, vêtu d’une robe d’été de coton gris couverte de licornes aux yeux de biche et à la crinière arc-en-ciel. Il avait dormi avec et je suppose qu’il avait rêvé qu’il était sur une estrade et faisait un discours d’encouragement à un public composé uniquement de lui-même. Quand il s’est réveillé, il était prêt.

Il parcourut le demi-pâté de maisons qui le séparait de l’école d’un pas vif en bombant le torse. “Mes amis vont dire que les robes, c’est pas pour les garçons”, me lança-t-il négligemment par-dessus l’épaule. “C’est possible, convins-je. Tu n’as qu’à leur dire que tu te sens bien comme ça et que c’est tout ce qui importe.” Effectivement, quand il est entré dans sa classe, un enfant lui lança immédiatement : “Pourquoi tu portes une robe  ? Les robes, c’est pour les filles.” Un enseignant s’empressa de le faire taire et serra étroitement mon fils dans ses bras. Celui-ci n’avait pas l’air perturbé, il ne me regarda pas. Je rentrai donc à la maison après avoir fourré un tee-shirt dans son casier au cas où sa résolution flancherait.

Le féminin déprécié

Les jeux étaient faits. Depuis, il porte une robe tirée de sa petite collection la plupart des jours, même s’il aime aussi sa guayabera bleu clair – la chemise que portent les hommes et les garçons de Cuba et des Philippines. Ses camarades continuèrent à faire des objections, mais avec moins de fréquence et moins de conviction. Un jour où mon mari le déposait, il entendit une petite fille crier à un de ses détracteurs : “Les garçons ont le droit d’aimer les belles choses eux aussi  !” Sauf qu’ils n’ont pas le droit. Pas sans qu’on les regarde de travers. L’adoption de quoi que ce soit de féminin quand on n’est pas biologiquement féminin provoque malaise et confusion, parce qu’être une femme a été un désavantage pendant la plus grande partie de l’histoire et dans la plupart des régions du monde. Pourquoi un garçon, né dans toute la puissance de la masculinité, sortirait-il de ses privilèges  ? C’est incompréhensible.

Le féminisme a beau s’employer à rééquilibrer la répartition du pouvoir et des privilèges entre les sexes, il persiste en général, pour placer les jeunes femmes à des postes réunissant respect, statut social et meilleur salaire, à associer ces avantages à des qualités masculines. Les programmes d’émancipation des filles enseignent assurance, force et courage – et c’est nécessaire pour que les jeunes femmes puissent faire leur chemin dans un monde qui continue à favoriser largement les hommes.

Tandis que la société tente peu à peu de donner aux filles un meilleur accès aux possibilités de la vie, elle n’offre toujours pas aux garçons un éventail exhaustif de ce qu’ils peuvent être. Pour se faire une identité masculine, il faut éliminer tout ce qui sort des normes de la masculinité. Au plus jeune âge, ce sont des signifiants comme les couleurs préférées, les émissions de télévision et les vêtements. Plus tard, on supprime les amitiés étroites, la gamme émotionnelle et la communication ouverte.

Des variations de la masculinité qui restent sans nom

D’après certaines études, ce processus d’élimination provoque chez certains adolescents masculins dépression, anxiété et sentiment d’isolement. Dans The Mask You Live In [“Le masque avec lequel tu vis”], un documentaire réalisé en 2014 par Jennifer Siebel Newson, des dizaines d’adolescents racontent comment ils sont passés d’une enfance riche en amitiés à une adolescence définie par la posture et la pression pour prouver leur virilité. Certains d’entre eux, qui ont pourtant l’air d’être des durs, reconnaissent avoir des pensées suicidaires. Le film présente des images d’actualité des tueries les plus notables de cette époque – Virginia Tech, Aurora, Sandy Hook –, qui ont tous été commises par des jeunes hommes.

Il existe tellement peu de variations positives de ce que peut être un “vrai homme” que, quand les jeunes générations semblent vouloir redéfinir la masculinité, la seule expression qui existe pour les qualifier, c’est “non conforme”. Ce qui montre que nul ne sait comment appeler ces variations de la masculinité. Au lieu de comprendre qu’un garçon peut rejeter ou mettre en question la masculinité traditionnelle dès l’enfance, on part du principe que ça lui passera, qu’il a besoin d’être guidé ou qu’il ne veut pas être un garçon. Une répartition rigide des genres

D’après la sociologue Elizabeth Sweet, de l’université d’État de San Jose, qui étudie le genre dans les jouets au cours du XXe siècle, la répartition américaine des genres n’a jamais été aussi rigide, du moins en ce qui concerne la consommation. Peut-être reconnaît-on davantage l’existence de toute une palette de genres dans l’abstrait, mais ce n’est pas le cas dans les produits de consommation. Or ceux-ci exercent une énorme influence sur le développement et l’expression de l’identité des jeunes enfants – et auprès des parents. “Les fabricants de jouets se disent : ‘Bon, on peut faire un jouet par famille ou alors on en fait des versions différentes selon le genre, comme ça chaque famille en achètera plusieurs’”, m’explique Elizabeth Sweet. C’est la même chose pour les vêtements, les fournitures scolaires, les équipements pour bébés et même les snacks. De plus, les parents commencent à coder le monde de leurs enfants avant même leur naissance.

Il y a beaucoup de choses que les parents ne savent pas tant que le bébé n’est pas arrivé : la couleur de ses cheveux, la couleur de ses yeux, s’il aura des coliques, s’il sera calme, en bonne santé ou malade. En revanche, ils peuvent connaître son anatomie, et avec cette information ils peuvent se dresser une liste de choses à faire bien remplie pour atténuer l’angoisse d’en savoir si peu par ailleurs. Ils peuvent peindre une chambre de bébé, acheter des grenouillères. Le sexe d’un bébé crée un point de départ sur la route culturelle qui permettra à toute la famille et à la communauté de diriger l’enfant vers la définition de ce qu’il est et ce qu’il n’est pas.

Matt Duron raconte :

Quand ils parlent de leur éducation, la plupart des hommes non conformes racontent que la première personne à les avoir persécutés était leur père.

Sa femme, Lori, a raconté la vie de leur fils, un petit garçon créatif évoluant hors des schémas traditionnels de l’expression de la masculinité, dans Raising My Rainbow [Élever mon arc-en-ciel, Broadway Books, 2013, non traduit en français]. Matt, qui a passé vingt ans dans la police d’Orange County, en Californie, a soutenu son fils haut et fort même si cela lui a valu des critiques dans cette région conservatrice. Le garçon a maintenant 11 ans, il a renoncé aux robes il y a des années mais aime toujours se maquiller et a les cheveux longs. Des garçons et des filles aux identités étouffées

On trouve maintenant pas mal de livres qui parlent de garçons qui aiment les robes, mais ils suivent presque tous le même schéma : un garçon met une robe devant ses amis  ; on se moque de lui et on le persécute  ; déprimé, il se cache à la maison  ; il finit par revenir à ses amis, qui reconnaissent sa valeur et l’acceptent (en général après avoir essayé une dernière fois de le changer en lui faisant honte). Chaque fois que je lis un de ces livres à mon fils, j’ai envie de modifier l’intrigue ou de sauter les passages où le rejet et la souffrance apparaissent comme inévitables. “Mais les petits enfants vivent dans le monde réel”, me répond Ian Hoffman quand je remets ce trope en question. Il a écrit avec sa femme Sarah un livre pour enfants intitulé Jacob’s New Dress [La nouvelle robe de Jacob, éd. Albert Whitman & Company, 2013, non traduit en français]. Il ajoute :

Est-ce que ce serait bien d’avoir un livre avec un garçon en robe où il n’y a pas de conflits  ? Oui. Est-ce qu’on en est là  ? Je ne crois pas.

Quand le livre est sorti en 2014, Sarah et lui rêvaient qu’un jour on trouve bizarre que les aventures d’un garçon en robe aient pu faire toute une histoire à une époque. Puis, juste un an plus tard, leur livre a été interdit, retiré de la liste des ouvrages retenus pour aborder le harcèlement dans certaines écoles publiques de Caroline du Nord. “La sélection initiale pour le cours préparatoire, qui s’efforce de mettre en valeur l’unicité de chacun et le droit à la différence, a été modifiée en raison des inquiétudes que suscitait ce livre”, a déclaré au New York Times l’inspecteur des Charlotte-Mecklenburg Schools. On peut imaginer que si le livre avait parlé d’une petite fille qui s’habille en pompier, on n’aurait pas pris de mesures aussi extrêmes. Il y a un mot pour tout ceci : misogynie. Quand les responsables scolaires et les parents envoient aux enfants le message que les filles qui aiment les trucs de garçons sont trop fortes mais que les garçons qui aiment les trucs de filles sont gênants, ils disent aux jeunes que la société apprécie et récompense la masculinité mais pas la féminité. Ils ne se contentent pas d’empêcher chaque garçon d’exprimer son identité librement, ils étouffent aussi les femmes.

Devenir un homme

S’attaquer à l’égalité entre les sexes en se concentrant sur l’émancipation des filles, c’est créer un déséquilibre. Si la société doit trouver sa voie vers un avenir post-#MeToo, il faut que parents, enseignants et membres de la communauté encouragent les garçons à développer empathie, communication, attention et coopération. Mais comment  ? Y a-t-il de la place pour une organisation qui incite les garçons à remettre en question ce qu’on attend d’eux socialement, émotionnellement et physiquement  ? Quelles activités proposerait-elle  ? Quels autres mots que “lâche” et “faible” correspondraient aux “courageuse” et “forte” des filles  ?

Notre fils va entrer à l’école maternelle cet été, et avec l’école maternelle vient l’uniforme – à savoir, une chemise bleu pâle pour tous les enfants, associée à un pantalon, une robe chasuble ou une jupe bleu marine. Apparemment aucun garçon n’a choisi la robe chasuble ou la jupe, et il reste à voir si notre fils conservera son penchant pour les robes une fois que la binarité vestimentaire se fera plus forte.

Quoi qu’il décide, ce sera bien en ce qui nous concerne. Mon seul espoir, c’est que, s’il décide de cesser de mettre des robes, ce ne sera pas parce qu’il a l’impression qu’il n’a plus le droit de s’exprimer pleinement. Ce que je lui souhaite, comme à tous les garçons, c’est que le processus pour devenir un homme soit expansif et non réducteur. Je sais que je ne suis pas la seule. Il y a plus d’un siècle, l’écrivaine et poètesse anglaise May Byron signait dans l’édition d’octobre 1902 du Cornhill Magazine de Londres [revue littéraire publiée de 1859 à 1975] un article intitulé Le Petit Garçon, dans lequel elle évoquait entre autres l’évolution des vêtements des garçons au fur et à mesure qu’ils grandissaient. Celle-ci représentait pour elle, comme pour moi aujourd’hui, un adieu légèrement tragique à la relation la plus riche qu’un enfant entretient avec lui-même.

En jupon ou en kilt, en petit costume de marin, en costume de lin, en manteau de velours, en caban miniature, il marche aveuglément vers sa destinée, écrivait-elle. Bientôt il cognera sa chère petite tête contre ce mur inévitable qui sépare le pays des fées du monde de tous les jours.

Sarah Rich
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