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Par : mj
Publié : 16 décembre 2018

L’ascenseur social est-il en panne ?

Dans une société démocratique, les statuts ne sont pas héréditaires. Chaque individu peut théoriquement circuler entre les différents groupes : le principe de mobilité sociale, c’est-à-dire le fait de changer de position sociale, est en principe la règle. A. de Tocqueville a montré (De la Démocratie en Amérique, 1835) qu’une société démocratique suppose que la mobilité sociale soit la norme : en effet, il n’y a plus de position sociale attribuée par la naissance. On accède aux différentes positions sociales en fonction de son mérite. La mobilité sociale est la conséquence de l’égalité des chances, qui permet à tout le monde d’accéder à tous les honneurs et toutes les positions sociales. Dans nos sociétés, l’existence de la mobilité sociale est la condition pour que les inégalités soient jugées acceptables : on comprend donc l’importance de cette question ! Cependant, on sait que cette mobilité théorique est loin d’être totalement vérifiée dans les faits. Il nous faudra donc d’abord étudier le phénomène de mobilité sociale pour savoir dans quelle mesure les statuts sociaux sont transmis. Puis on s’interrogera sur les facteurs qui permettent la mobilité et/ou la reproduction sociale.

I – Mesurer et interpréter la mobilité sociale

A. La notion de mobilité sociale : définitions

La mobilité sociale est un phénomène complexe, qui comprend plusieurs dimensions. On distingue d’abord la mobilité professionnelle (ou mobilité intra-générationnelle), qui correspond au changement de position sociale en cours de carrière (mobilité professionnelle de l’individu à plusieurs moments de sa vie active). Ce serait le cas par exemple d’une personne qui a gravi les échelons hiérarchiques de son entreprise, ou bien d’un cadre licencié qui crée sa propre entreprise de service aux entreprises... Il arrive souvent que la mobilité professionnelle s’accompagne d’une mobilité géographique, c’est-à-dire d’un changement de résidence. L’autre grande catégorie de mobilité est la mobilité intergénérationnelle. Elle correspond au changement de position sociale d’un individu par rapport à la position sociale de ses parents. Par exemple, un fils d’ouvriers devenu infirmier, ou un fils d’agriculteur devenu profession intermédiaire... C’est cette forme de mobilité qui est la plus étudiée, car celle qui est porteuse des plus grands enjeux (question de l’égalité des chances, de la légitimité des inégalités...). La plupart du temps, lorsqu’on parle de mobilité sociale, c’est à cette forme, la mobilité intergénérationnelle que l’on fait référence.

On peut aussi distinguer des formes de mobilité en fonction du sens de déplacement dans la hiérarchie sociale. On distingue alors la mobilité horizontale (changement de PCS mais même place dans la hiérarchie sociale, par exemple un fils d’ouvrier qui devient caissier ou manutentionnaire, passant ainsi de la PCS 6 à la PCS 5) de la mobilité verticale (qui suppose un déplacement dans la hiérarchie sociale). Cette mobilité verticale peut être descendante ou ascendante. Elle est ascendante lorsque la personne gravit les échelons de la hiérarchie : on parle alors de promotion sociale ou d’ascension sociale. Mais la mobilité verticale peut également être descendante (on l’oublie souvent) : dans ce cas, la personne descend dans la hiérarchie sociale, et on parle alors de déclassement ou de démotion sociale (termes dont il faut toujours préciser le sens, car leurs contours sont assez flous).

B. Les tables de mobilité : intérêt et limites d’un outil d’analyse de la mobilité sociale

1) La construction des tables de mobilité sociale

Pour mesurer la mobilité sociale intergénérationnelle, on utilise des tableaux à double entrée, qui croisent la PCS des pères et des fils.

→ On interroge les hommes âgés de 40 à 59 ans (pour les tables de mobilité publiée par l’INSEE jusqu’en 2012) ou de 30 à 59 ans (pour les tables de mobilité publiées en 2017).

→ On compare leur situation à celle de leur père au même âge.

A partir des tables de mobilité brute (exprimées en milliers), on construit deux types de tables différentes : les tables de destinée (que deviennent les fils dont le père appartient à telle PCS ?) et les tables de recrutement (d’où viennent les fils appartenant à telle ou telle PCS ?).

Pour vérifier votre (bonne) compréhension des tables de mobilité, je vous renvoie à un petit exercice proposé par l’INSEE.

2) Les limites des tables de mobilité

Comme tous les outils, les tables de mobilité présentent un certain nombre de limites.

Il est parfois difficile de comparer les métiers des pères et des fils du fait de la transformation des métiers : certains ont disparu (maréchal ferrant) et d’autres sont apparus (informaticien). Mais surtout, le statut associé à certaines professions a changé. Par exemple, le statut de professeur était autrefois socialement valorisé, les enseignants étaient des « notables » alors qu’aujourd’hui la société ne leur accorde plus beaucoup de prestige. L’appartenance à une même catégorie sociale peut donc cacher une mobilité descendante.

Par ailleurs, la construction des tables de mobilité comporte un biais statistique : la mobilité observée sera d’autant plus forte que le nombre de catégories socioprofessionnelles retenues sera important. Inversement, lorsqu’on classe les individus dans un petit nombre de catégories, la mobilité observée est beaucoup plus faible.

De plus, les tables de mobilité ne rendent pas compte de la mobilité féminine. Les tables de mobilité ne comparent pas la position sociale des fils avec celle de leur mère ou la position sociale des filles avec celle de leur père pour deux raisons principales. D’abord du fait de grandes différences entre la structuration en PCS de la population active féminine et masculine. Il y a ainsi beaucoup plus d’employées chez les femmes actives, et d’ouvriers chez les hommes. La proportion de cadres est également beaucoup plus faible chez les femmes que chez les hommes. On parle de « double ségrégation » pour désigner ces spécificités de la structure professionnelle des femmes (ségrégation à la fois verticale - moindre accès aux postes de cadres, et horizontale - femmes très présentes dans un certain nombre de professions très féminisées et plutôt dévalorisées). De plus, on ne peut pas non plus comparer les fils (ou les filles) à la position sociale de leur mère du fait de grandes différences en matière de comportements d’activité : entre les années 30 et les années 50, les femmes étaient plus souvent inactives qu’aujourd’hui. Compte tenu de la faible activité des femmes dans les années 1950-1960, il est difficile de construire des tables de mobilité féminines mère/fille. Mais compte tenu de la double ségrégation dont sont victimes les femmes, il est également difficile de construire des tables de mobilité père/fille (mobilité descendante sur-estimée). Pour approfondir ce point, vous pouvez aller voir ce lien.

Enfin, il peut être difficile de caractériser le sens de la mobilité (ascendante ou descendante) compte-tenu du fait que la nomenclature PCS n’est que partiellement hiérarchisée. Comment qualifier la mobilité sociale d’un fils d’agriculteur devenu ouvrier ? D’un fils d’employé devenu ouvrier ? Une part de l’appréciation de la trajectoire est subjective.

3) Mobilité structurelle, mobilité nette, fluidité sociale

La mobilité sociale est un enjeu important dans une société démocratique : elle permet de mesurer le degré d’égalité des chances qui existe dans cette société. Une forte mobilité sociale est a priori le signe qu’il n’existe pas de positions sociales attribuées à la naissance, et que, quelque soit son milieu social d’origine, on a les mêmes chances que les autres d’accéder aux positions sociales les plus élevées. Une société où la proportion de personnes mobiles est forte serait alors une société où l’égalité des chances serait respectée.

Cependant, il n’est pas possible de se contenter de la mobilité observée pour conclure sur le degré d’égalité des chances existant dans une société. En effet, une partie de la mobilité sociale observée entre deux générations n’est pas due au fait qu’il est plus facile de changer de position sociale que par le passé. Cette forte mobilité observée est le résultat des changements de la structure socioprofessionnelle au cours des générations : les changements de position sociale sont en quelque sorte « imposés » par les changements de la structure socioprofessionnelle, et ne résultent pas d’une amélioration de l’égalité des chances. Il est donc nécessaire de distinguer mobilité structurelle et mobilité nette. La mobilité structurelle désigne la mobilité automatique engendrée par les transformations de la structure socioprofessionnelle (par exemple, augmentation du nombre de cadres et de PI, diminution du nombre d’agriculteurs et d’ouvriers). La mobilité nette mesure mieux la capacité qu’ont les individus à changer de position sociale, elle est donc plus utile lorsqu’on cherche à étudier la question de l’égalité des chances. La mobilité nette correspond à la différence entre la mobilité observée et la mobilité structurelle. Ainsi en France, la mobilité structurelle explique près de 40 % de la mobilité sociale observée.

Depuis les années 1970, les sociologues utilisent le concept de fluidité sociale pour rendre compte du degré d’égalité des chances dans une société. Une société totalement fluide est une société où il n’existe aucun lien entre l’origine sociale d’un individu et sa position sociale : il égalité parfaite des chances dans l’attribution des positions sociales. La notion de fluidité sociale permet donc de mesurer la force du lien qui existe entre origine sociale et position sociale. La fluidité sociale n’est pas mécaniquement liée à la mobilité sociale observée. Celle-ci peut augmenter, tandis que la fluidité sociale reste identique : cela signifie donc que la structure sociale s’est transformée (il y a donc mobilité), mais que les chances d’accéder aux différentes positions sociales restent inégales en fonction du milieu social d’origine.

La fluidité sociale se mesure notamment grâce aux odds-ratios, outils statistiques qui mesurent la mobilité relative, c’est-à-dire le rapport des chances relatives d’accéder à telle position sociale plutôt qu’à telle autre.

C. La mobilité sociale en France : l’ascenseur social est-il en panne ?

1) Une mobilité sociale réelle, mais à nuancer

Au premier abord, la mobilité sociale peut sembler assez forte en France. En effet, près de 2/3 des hommes actifs ou anciens actifs âgés de 30 à 59 ans ont changé de position sociale par rapport à leur père en 2015. En 1953, la proportion était inverse : 2/3 des hommes actifs ou anciens actifs appartenaient à la même catégorie sociale que leur père. La mobilité sociale s’est donc nettement accrue au cours du XXème siècle. Les études de l’INSEE ont également montré que la société est aussi plus fluide et que l’égalité des chances a progressé.

Par ailleurs, les flux de mobilité sociale observés sont plutôt des trajectoires ascendantes : parmi les personnes ayant connu une mobilité sociale, on compte à peu près deux fois plus de personnes ayant connu une promotion sociale que de personnes ayant connu une mobilité sociale descendante.

Toutefois, il est nécessaire de nuancer le constat de cette forte mobilité sociale, pour plusieurs raisons.

D’abord, la mobilité sociale est essentiellement une mobilité de proximité : ouvrier-employé → PI, PI → cadre. Le passage ouvrier-employé → cadre est beaucoup plus rare. Les trajectoires sociales des mobiles sont des trajectoires courtes.

Par ailleurs, la mobilité sociale est largement due aux changements de la structure socioprofessionnelle. La mobilité structurelle représente près de 40 % de la mobilité sociale observée en 2003. Son poids n’a cessé de s’accroître depuis 1953 (elle ne représentait alors qu’un tiers de la mobilité sociale totale). L’accroissement de la mobilité sociale totale en France au cours des Trente Glorieuses est largement due à l’augmentation de la mobilité structurelle. La mobilité sociale nette (qui mesure mieux la fluidité de la société française) quant à elle diminue légèrement depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

Enfin, la mobilité sociale est très différente selon les PCS. Certaines PCS sont très mobiles : c’est le cas des agriculteurs, dont les fils sont en quelque sorte « contraints » à la mobilité compte tenu de la diminution très forte du poids des agriculteurs dans la structure socioprofessionnelle. Les professions intermédiaires et les employés sont également des catégories assez mobiles. Les professions intermédiaires bénéficient de leur position "pivot" dans la hiérarchie sociale. En revanche, cadres et ouvriers constituent des catégories peu mobiles, c’est-à-dire des catégories où la reproduction sociale est assez forte : en 2015, 47 % des fils de cadres sont cadres et 48 % des fils d’ouvriers sont ouvriers. Cela témoigne de l’éloignement sociologique des deux catégories, mais aussi de leur position aux deux extrêmes de l’échelle sociale qui limite mécaniquement les possibilités de mobilité (pas de trajectoire ascendance possible pour un fils de cadre, pas de trajectoire descendante possible pour un fils d’ouvrier dans les tables de mobilité).

2) L’ascenseur social en panne et la peur du déclassement ?

La question du déclassement et de la panne de l’ascenseur social est une question largement étudiée et débattue ces dernières années, en témoigne l’importante littérature publiée à ce sujet. Il se trouve que sur cette question, il n’existe pas vraiment de consensus parmi les sociologues. Pour certains (comme Chauvel ou Peugny), le déclassement existe, et il est de plus en plus fréquent. Pour d’autres (Maurin), c’est davantage la peur du déclassement que le déclassement en lui-même qui se répand.

Il faut constater que les perspectives d’ascension sociale diminuent pour les personnes issues des catégories modestes depuis 1993. On assiste à un resserrement du haut de la hiérarchie sociale (le nombre de cadres augmente beaucoup moins vite aujourd’hui qu’au cours des Trente Glorieuses), et les chances d’accéder aux statuts sociaux supérieurs ont tendance à se réduire pour les enfants d’ouvriers ou d’employés. Inversement, les trajectoires de mobilité sociale descendante sont plus fréquentes pour les enfants de cadres aujourd’hui qu’il y a trente ans.

La notion de « déclassement » peut désigner plusieurs situations :

- un déclassement social intergénérationnel : les enfants occupent une position sociale moins élevée que leurs parents, que ce soit dans la hiérarchie des PCS, ou simplement en termes de statut (perte de prestige de certaines professions comme enseignants ou ouvrier) ou encore du fait d’une plus grande précarité (difficulté à obtenir un CDI).

- un déclassement social intragénérationnel : lorsque l’on perd son emploi et que l’on occupe ensuite une position sociale inférieure (ex : un cadre licencié, qui retrouve un emploi de technicien). Ainsi 8,2 % des hommes cadres et 8,6 % des hommes appartenant à la catégorie des PI ont connu ce type de déclassement entre 1998 et 2003, et 9,3 % des femmes cadres et 7,8 % des femmes appartenant à la catégorie des PI. Ainsi, Camille Peugny montre que les "mobiles descendants" représentent aujourd’hui 25% des 35-39 ans, contre 18% il y a vingt ans.

- le déclassement scolaire désigne le fait d’occuper un emploi inférieur à celui que le niveau de qualification aurait permis d’atteindre quelques années plus tôt. En 1960, le baccalauréat était la clé d’entrée dans les classes moyennes intermédiaires pour 60 % de la population des bacheliers. Aujourd’hui, 75 % des bacheliers appartiennent aux catégories employés ou ouvriers, ou éventuellement chômeurs. On mesure en France un très fort déclassement scolaire, en particulier pour les diplômes bac, bac +2.

Le paradoxe d’Anderson (1961) décrit ce déclassement scolaire intergénérationnel. Dès les années 1960 aux États-Unis, Anderson met en évidence un constat : le fait d’avoir un niveau de diplôme supérieur à celui de ses parents ne garantit pas d’occuper une position sociale plus élevée.

Ce constat du déclassement scolaire s’explique en grande partie par la massification de l’école, qui a accru le nombre de diplômés et intensifié la concurrence pour les emplois qualifiés équivalents. Certains sociologues ont parlé d’inflation scolaire pour désigner ce phénomène d’augmentation du nombre de diplômés et de dévalorisation parallèle des diplômes. Mais ce phénomène s’explique également par l’augmentation du degré de qualification des emplois. Aujourd’hui, un emploi d’ouvrier est beaucoup plus technique et requiert plus de compétences que par le passé, du fait de l’automatisation des processus de production et de l’omniprésence de l’outil informatique. La qualification requise pour devenir ouvrier s’est donc élevée : il faut souvent un bac pour pouvoir être embauché en tant qu’ouvrier (notamment dans l’industrie).

II – Expliquer la mobilité sociale

A. Le poids des changements de la structure socioprofessionnelle

En France, une part importante de la mobilité sociale observée est due aux changements de la structure socioprofessionnelle, et le poids de cette mobilité structurelle s’est accrue pour les générations nées au cours des Trente Glorieuses.

Le déclin ou au contraire l’expansion de certaines catégories socioprofessionnelles induit nécessairement des flux de mobilité. Ainsi, le nombre d’agriculteurs s’est fortement réduit, ce qui a entraîné une forte mobilité des fils d’agriculteurs : seuls 25 % des fils d’agriculteurs sont eux-mêmes agriculteurs. A l’inverse, le nombre de cadres s’est fortement accru, ce qui a provoqué un « appel d’air » vers le haut : en 2003, 20% des cadres sont fils d’ouvrier et 20 % fils de professions intermédiaires. Le développement des catégories salariées qualifiées (cadres et PI) a permis, au cours des Trente Glorieuses, à de nombreux fils d’ouvriers, d’employés ou d’indépendants, de connaître une mobilité sociale ascendante.

Toutefois, depuis les années 1980, les effets de la mobilité structurelle sont plus mitigés. En effet, les catégories du haut de la hiérarchie sociale (CPIS, PI) augmentent à un rythme moins élevé que par le passé. La concurrence pour entrer dans ces catégories s’est intensifiée, et l’accès aux fils d’ouvriers ou d’employés est par conséquent plus difficile. Par ailleurs, l’accroissement de la précarité et l’intensification de la concurrence dans l’accès aux postes les plus élevés hiérarchiquement, ont accru les trajectoires de déclassement. Le déclassement concerne les classes moyennes (les PI notamment), mais aussi les enfants de cadre, qui connaissent plus fréquemment que par le passé des trajectoires de démotion sociale.

B. Le rôle ambigu de la famille

La famille, au sens des personnes partageant des liens de filiation ou d’alliance, explique à la fois les trajectoires de reproduction sociale, mais aussi des phénomènes de mobilité sociale ascendante, en particulier du fait de son impact sur la scolarité des individus.

La famille joue un rôle-clé dans la socialisation des individus. La socialisation désigne le processus d’acquisition par un individu des normes, des valeurs et des pratiques propres au groupe auquel il appartient. La famille assure l’essentiel de la socialisation primaire, et son influence continue de se faire sentir au cours de la socialisation secondaire. Elle va donc avoir une importance sur la mobilité sociale. Elle transmet à ses enfants un patrimoine économique et culturel et elle met en œuvre des stratégies qui facilitent la mobilité sociale (pour les familles issues des classes moyennes ou modestes ou au contraire la reproduction sociale (dans le cas des familles de milieu favorisé).

La famille semble fondamentalement reproductrice, du fait qu’elle transmet à ses enfants des ressources (un capital économique, culturel et social) qui sont différentes d’un milieu social à l’autre. Elle contribue à la perpétuation des statuts et de la stratification sociale existante.

Le capital culturel (ensemble des ressources culturelles (savoirs, savoir-faire ou compétences, maîtrise de la langue et des arts) dont dispose un individu et qu’il peut mobiliser) transmis au sein du milieu familial va avoir un impact sur la réussite scolaire des enfants, ce qui va en partie déterminer leur position sociale future. Les familles favorisées transmettent un capital culturel proche des exigences scolaires qui facilite la réussite scolaire de leurs enfants (maîtrise de la langue, goût et proximité avec la culture scolaire, habitudes comme la lecture ou la fréquentation des musées, ...). Ceux-ci obtiendront donc un niveau de diplôme élevé, et pourront ainsi appartenir à la même catégorie sociale que leurs parents, en haut de l’échelle sociale. À l’inverse, les enfants issus de milieux populaires (ouvriers, employés) n’héritent pas d’un capital culturel très important, et la culture de leur milieu est souvent assez éloignée de la culture scolaire. Ils sont donc moins avantagés dans leurs études, et obtiennent plus fréquemment des niveaux de diplômes bas. Cette réussite scolaire moindre implique qu’ils occuperont ensuite une position sociale peu élevée, comme leurs parents avant eux. Le capital culturel participe donc au phénomène de reproduction sociale.

Le capital économique transmis par la famille tend également à favoriser la reproduction sociale. Les enfants issus des catégories sociales les plus élevées vivent dans un environnement favorable à leur épanouissement et leur réussite scolaire : qualité du logement, du quartier, loisirs, pratiques culturelles, vacances, mais aussi, si besoin, soutien scolaire et choix d’études longues et prestigieuses (nécessairement coûteuses pour leur famille : logement, transports, frais de scolarité...)... Autant d’éléments qui vont favoriser leur réussite scolaire et par conséquent la reproduction sociale. De l’autre côté de l’échelle sociale, les catégories populaires bénéficient moins de ces avantages, que ce soit en termes de conditions de vie, d’accès à la culture ou de poursuite d’études... Une fois encore, le capital économique tend à la reproduction sociale. Enfin, on peut noter que, dans le cas des indépendants (agriculteurs, ACCE ou professions libérales), le fait de posséder une entreprise peut faciliter l’insertion professionnelle, même en cas d’échec scolaire. Un fils d’artisan pourra par exemple reprendre l’entreprise familiale, de même qu’un fils de notaire ou de médecin sera incité à succéder à son père ou à sa mère/

Enfin, le capital social peut également favoriser la reproduction sociale. Les familles favorisées pourront par exemple faire profiter leurs enfants de leurs relations pour leur trouver un stage ou un entretien d’embauche dans une grande entreprise pour un poste de cadre. On peut noter que les catégories populaires peuvent tout autant utiliser leur carnet d’adresses pour faciliter l’insertion professionnelle de leurs enfants, mais à des postes souvent moins prestigieux.

Cependant, à position sociale équivalente, il existe d’importants écarts dans la trajectoire scolaire et sociale. Moins de la moitié des enfants de cadres deviennent cadre à leur tour, et plus d’un tiers des enfants d’ouvriers connaissent une trajectoire d’ascension sociale. La famille peut donc favoriser la mobilité des enfants, en particulier par le biais de la réussite scolaire. Ainsi, dans les familles d’immigrés, la volonté de s’intégrer et de voir ses enfants connaître un meilleur sort que le sien pousse les parents à valoriser fortement l’école et à transmettre à leurs enfants des aspirations à la mobilité. Les enfants issus de l’immigration réussissent mieux leurs études, toute chose égale par ailleurs, que les enfants non issus de l’immigration.

Les familles mettent donc en œuvre des « stratégies de mobilisation » de leurs ressources qui favorisent fortement la mobilité sociale.

C. L’école entre reproduction et promotion sociale

1) L’école permet la mobilité sociale

En France, l’école joue un rôle central dans l’attribution des positions sociales. Le fait d’avoir un niveau de diplôme élevé permet d’occuper une position sociale élevée dans la hiérarchie sociale, et inversement, le fait de n’avoir pas de diplôme conduit souvent à occuper une position sociale basse.

L’école permet donc la mobilité sociale ascendante pour les enfants issus des classes moyennes et populaires. Elle permet de sélectionner les plus compétents d’entre eux et de les faire accéder aux positions sociales supérieures par le biais de l’obtention d’un diplôme. Cela a été particulièrement vrai au cours des Trente Glorieuses, lorsque les catégories CPIS et PI étaient en pleine expansion et recrutaient hors de leur rang. Cette ascension sociale par l’école a été permise par l’énorme effort de massification scolaire mené en France au cours des Trente Glorieuses. Le nombre d’élèves scolarisés en collège puis en lycée a considérablement augmenté, des établissements scolaires ont été construits en nombre, des professeurs embauchés, etc. Le but étant de permettre aux enfants issus de milieux modestes d’accéder à l’école, et, par conséquent, de permettre une plus grande égalité des chances.

Néanmoins, dans un contexte de ralentissement de la croissance économique, du ralentissement de l’augmentation des emplois de cadres et de professions intermédiaires, la concurrence pour l’accès à l’emploi s’intensifie. Cela est d’autant plus vrai que la durée de scolarisation s’est considérablement allongée et le niveau moyen de diplômes des sortants du système éducatif ne cesse d’augmenter. On parle d’inflation scolaire. De ce fait, le lien entre niveau de diplôme et emploi occupé est moins net, et les diplômes se dévalorisent. Le fait de détenir un diplôme à bac+5 ne garantit plus d’occuper un emploi de cadre, et les bacheliers sont souvent ouvriers ou employés non qualifiés. Les situations de déclassement sont nombreuses parmi les jeunes diplômés. On arrive à une situation où les enfants peuvent avoir un diplôme supérieur à celui de leurs parents sans pour autant occuper une position sociale plus élevée. C’est le paradoxe d’Anderson.

2) École et reproduction sociale

L’école, comme la famille joue un rôle ambigu en matière de mobilité sociale. Elle s’est largement démocratisée depuis les années 1960, mais les inégalités de parcours et de réussite scolaires n’ont pas pour autant disparu. Dans une société démocratique, où la mobilité passe principalement par l’institution scolaire, il est essentiel de comprendre d’où vient cette « inégalité des chances » à l’école. Pour Bourdieu, c’est le fonctionnement même du système scolaire qui en est à l’origine. Boudon met davantage l’accent sur le rôle des choix familiaux dans l’orientation.

P. Bourdieu (avec JC Passeron), Les Héritiers, les étudiants et la culture, 1964.

Selon P. Bourdieu, en adoptant un traitement égalitaire d’enfants inégalement dotés en capital culturel, en valorisant les éléments culturels de la classe dominante, l’école reproduit les inégalités sociales. Les enfants issus de milieux favorisés sont avantagés par leur familiarité avec les attentes et les exigences de l’école, leur proximité avec la culture scolaire. Inversement, les enfants issus de milieux populaires partent avec un handicap dans la compétition scolaire censée récompenser les meilleurs. Ils doivent en effet assimiler une culture différente de leur culture familiale (acculturation) et subissent ce que Bourdieu appelle une « violence symbolique » (ils apprennent à mépriser leur culture). En fin de compte, l’école « récompense » plutôt des enfants issus de milieux favorisés en leur attribuant des diplômes correspondant théoriquement à leur mérite, mais qu’ils obtiennent plus facilement que les autres du fait de leur héritage culturel. De ce fait, l’école légitime les inégalités de départ, et favorise la reproduction sociale. Tout se passe comme si l’école récompensait "ceux qui héritent" et non pas "ceux qui méritent", comme elle l’affirme.

R. Boudon (1934) part du même constat que Bourdieu : il existe des différences de réussite et de parcours scolaires en fonction de l’origine sociale. Il admet également que certains enfants ont un handicap « linguistique et culturel ». Cependant, pour lui, ce n’est pas là que réside l’explication essentielle. Par exemple, les bacheliers issus de milieux populaires s’inscrivent beaucoup moins à l’université que les bacheliers issus de catégories favorisées. Pourtant, il n’y a aucune sélection pour l’inscription à l’université. C’est donc dans des stratégies individuelles et familiales différenciées qu’il faut chercher l’explication. Pour les familles de milieux populaires, les filières courtes paraissent satisfaisantes : l’enfant obtient un niveau de diplôme supérieur à celui de ses parents, et le coût des études n’est pas trop lourd pour la famille. Le fait que ce soit des formations professionnalisantes rassure aussi quant aux possibilités d’insertion dans la vie active. A l’inverse, l’investissement dans des études longues n’est pas jugé « rentable » : le coût est élevé, la réussite incertaine, de même que les possibilités d’entrée sur le marché du travail. Les familles effectuent à chaque pallier d’orientation un calcul coût/bénéfice pour déterminer leur choix. Les familles de milieux populaires privilégieront les études courtes et à orientation professionnelle, tandis que les familles aisées chercheront à orienter leurs enfants vers les filières d’excellence, par le biais d’une stratégie résidentielle ou bien le choix d’options rares par exemple. Pour Boudon, ce sont les stratégies conjuguées des élèves, des familles, des enseignants qui conduisent à des inégalités dans le cursus scolaire.

Le fonctionnement de l’école, ainsi que le choix des familles elles-mêmes conduisent donc à ce que les enfants issus de milieux populaires n’ont pas les mêmes parcours, ni la même réussite que les enfants issus de milieux favorisés. Cela conduit à de la reproduction sociale.

Enfin, à diplôme équivalent, on peut encore constater des inégalités qui contribuent à la reproduction sociale. En effet, on observe que le rendement social du diplôme n’est pas le même selon l’origine sociale du diplômé. En clair, à diplôme égal, un enfant d’ouvrier aura moins de chance de devenir cadre qu’un enfant de cadre. Ce rendement inégal du diplôme s’explique en grande partie par le capital culturel hérité au sein de la famille (qui avantage les enfants issus de milieux favorisés, notamment lors des entretiens d’embauche) et le capital social et économique, qui peut faciliter l’insertion professionnelle.